Pour l’abolition de la note scolaire

Un poing de côté

mercredi 18 février 2015

Qu’est-ce que nous faisions là, entassés sur les planches, dans cette pièce décorée d’équerres, de compas géants, de momies cadavériques, de livres abîmés ? Qui retenions-nous prisonnier ?
(...)

Les chiffres aussi sont cotés.

Dix appelle l’admiration et est suivi d’un - Très très bien !, appuyé d’un sourire replet de satisfaction. On croit rêver et on rêve, vraiment. Après c’est le sommeil, on peut se reposer l’âme sereine des devoirs accomplis. Parents ou enseignant captent le dix comme un blanc-seing, un aller simple pour la tranquillité des ménages et le bonheur des méninges.

Neuf aussi, mais il y a sur la bouche de l’instituteur la grimace de Christophe Colomb apprenant qu’il a loupé l’Amérique.

Huit suggère la carriole légère tirée par un cheval frais dans les allées ombragées d’une Toscane ensoleillée.

A sept, c’est différent et le ton se durcit, les traits du visage ne peuvent plus se laisser aller, il faut de la fermeté, dans les yeux, la voix, le geste. Sept est un chiffre magique et c’est ce qui le sauve car enfin, sept, ce n’est pas huit ! A la rigueur, sept et demi, soit. Sept est un candélabre sur lequel les bougies allumées ont la flamme vacillante ; un souffle de découragement éteint l’une d’elles et nous voilà à six.

Six est un chiffre qui provoque une longue inspiration suivie d’une expiration bruyante, ce qui veut dire chez l’adulte - Que vais-je faire de toi mon petit, de toi qui ne fais que des six. Prouve-t-on quelque chose avec six ? Six est-il malin ? Six peut-il trouver du travail ? Six peut-il devenir grand et célèbre et riche ? Non, non et non ! Six sera discret et obéissant, six sera soumis et n’exigera pas le bonheur parce qu’il sait qu’il ne le mérite pas. Six prendra la joie comme de l’usurpation. Six sait qu’en dessous de lui il y a cinq, et que cinq est pire que tout.

Cinq c’est le verre toujours à moitié vide, jamais à moitié plein. Cinq c’est ne plus oser jouer à pile ou face, cinq, c’est jamais, c’est nulle part. Cinq, c’est lancé aux yeux comme du sable. Cinq, l’adulte n’expire même plus, il ne soupire pas. La résignation passe sur son front comme un brouillard d’octobre.

Quatre, trois, deux et un, n’en parlons même pas. Dans la classe soudain énorme, on va chercher ses points sur l’estrade comme à la boxe. On esquive, on se tient sur sa garde, on parade, on évite le K.O. Mais on sait qu’on sera disqualifié. Trop lourd, trop léger, pas dans la bonne catégorie, pas du bon côté. Pas bien né, en fait.

Ce texte est extrait de Une machine de rouge , écrit par Daniel ADAM et paru aux Editions Vista, Bruxelles, 2002.


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